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JB Richardier, co-fondateur
& Directeur Général de Handicap International, 2006
© Anne Van der stegen
  Histoires d’amour, de révolte et de misère

Enfants ou adultes, tous ceux qui apportent leurs chaussures à l’occasion de la journée des Pyramides, organisée depuis plus de dix ans par Handicap International, témoignent de la relation singulière que nous entretenons avec cet objet usuel mais très personnel, qui accompagne chacun de nos pas, et auquel nos codes sociaux incitent à accorder une importance primordiale.
Accumulées avec plus ou moins de désinvolture au fond d’un placard, en faire l’inventaire au moment de s’en séparer soulève la poussière des souvenirs auxquels elles sont attachées ; les trier peut-être source de soulagement ou d’intense perplexité, parfois même de déchirement.
L’idée d’en faire le symbole de l’engagement contre les mines antipersonnel, et aujourd’hui contre les sous munitions (BASM) et leurs effroyables conséquences s’est nourrie de cette ambivalence. Nos godillots les plus délabrés incarneront le mieux le geste rageur de la protestation et du refus ! Ceux qui nous rappellent des instants chers susciteront de la ferveur au pied de la pyramide, donnant à ce geste plus de profondeur. Quant aux chaussures presque neuves, s’en séparer prend le sens du partage avec ceux pour qui, ici et là-bas, une paire de chaussures est un luxe inabordable…
Je me souviens tout particulièrement de cette fillette, comme figée devant la pyramide dans un long recueillement. Elle tenait dans ses mains une paire de chaussures qui semblait immense et qui brillait sous l’éclat du soleil. Elle a fini par s’en défaire avec d’infinies précautions, comme à regret… C’étaient les chaussures de son père qui venait de mourir, et qui faisait ce geste avec elle chaque année.
Je pense aussi au scénario d’un court-métrage du cinéaste Pavel Lounguine, réalisé pour soutenir notre campagne contre « La guerre des lâches ». Un soldat russe observe une scène dans un magasin de chaussures à Moscou. Un jeune garçon, qui a lui aussi perdu une jambe sur une mine supplie sa mère de lui payer une belle paire de chaussures. Elle lui rétorque tristement que ce n’est pas la peine… Alors le soldat décide de l’acheter et d’en offrir une au jeune garçon. Il enfile l’autre avec difficultés, puis ils se lancent en riant de bonheur dans une danse tourbillonnante, sous le regard médusé des clients. A son ami qui lui demande pourquoi il a fait ce geste il répond : j’étais en Tchétchénie lorsque j’ai perdu ma jambe, et mon travail c’était de poser des mines sur les sentiers…
Lors des « Pyramides », les milliers de chaussures amoncelées, comme devenues inutiles, symbolisent la dévastation et la misère, le pied, la jambe, ou la vie perdus de milliers de civils innocents, à la suite de l’explosion d’une mine ou d’une sous munition.
Pour chaque personne, le droit à la vie et le droit à son intégrité physique fondent, pour l’essentiel, sa relation à l’autre et à la collectivité. La civilisation nous apprend à honorer ces droits ; les ignorer nous replonge dans la barbarie. Mutiler un corps en dehors de toute menace réelle ou supposée, constitue une atteinte intolérable à la fondamentale exigence du respect de la personne et de sa dignité. Celle-là même que nous réclamons pour nous.
Entre champs de bataille et frivolité, les photos de cet ouvrage offrent un regard parfois surprenant sur notre monde, sur l’humanité, et finalement sur nous mêmes. Alors merci à tous ceux qui ont rendu ce projet possible, par leur créativité d’artiste ou leur patience sous l’œil du photographe. Ils confèrent au symbole de la chaussure un sens et une noblesse qui ne cesseront jamais d’interpeller.

Jean-Baptiste Richardier
Co fondateur & Directeur Général
Handicap International
   
                             
   
Métro Glacière Paris,
février 1998
© Serge Tisseron
  Le pied, pour marcher, pour rêver

Tout petit, l’enfant court après sa mère pour se protéger, marche prudemment quand il craint d’être repoussé et piétine quand il est en colère. Autrement dit, on sait où il en est en regardant ses pieds ! Quant aux chaussures, elles font très tôt rêver : enfant, j’aimais mettre celles de mon père et m’imaginer à sa place. Mon fils âgé de deux ans utilise les miennes d’une autre façon : il me les apporte quand il a envie que je l’emmène promener. Plus tard, le pied garde le pouvoir de faire image de nos désirs d’éloignement et de rapprochement, et, à partir de là, d’un grand nombre d’autres : ceux de nous unir et de nous séparer, de nous lier et de nous délier, de nous rassembler et d’aller seul.
Chez l’adulte, ces désirs sont évidemment empreints de références sexuelles. Les chausseurs les ont de tous temps cultivées, depuis les poulaines du Moyen age jusqu’aux escarpins délicieusement ajourés de nos élégantes, et les contes et légendes de toutes les cultures y font de nombreuses allusions.
Malheureusement, cette érotisation du pied nourrit facilement le fantasme que son amputation équivaudrait à une castration ! Et ce glissement nous guette d’autant plus que nous voyons souvent dans la personne handicapée une sorte d’enfant tenu à l’écart des prérogatives de l’âge adulte. En réalité, ce n’est pas le handicap qui marginalise, c’est le regard qui privilégie la défaillance qui constitue le handicap. Privé d’un organe, d’un sens, d’une liberté, chacun répond avec son histoire et ses possibilités, mais aussi en fonction des ouvertures de son environnement, et tout est différent quand celui-ci s’intéresse aux désirs de la personne handicapée plutôt qu’à ce qui lui fait défaut. Mais la leçon n’est elle pas valable pour chacun d’entre nous, obligés de nous débrouiller avec ce dont la nature et notre histoire nous ont pourvu, ou dépourvu ?

Serge Tisseron
Psychiatre & psychanalyste
Directeur de recherche à l’université Paris X